main
Du phénomène de mode à la déviance sociale

La peau est l’un des organes les plus importants chez l’être humain, un organe indispensable pour la survie des individus. En effet, elle a pour fonction principale de protéger l’organisme et le corps en général contre toutes infections, bactéries qui existent dans l’environnement. Celle-ci détermine de manière inhérente l’identité personnelle d’un individu. Elle a une importance individuelle mais elle s’intègre aussi dans des dynamiques collectives. Le physique est ce qui représente au premier plan une personne, la peau se trouve donc au cœur des échanges interpersonnels et des relations sociales. Elle peut alors se transformer en vecteur de pression sociale, voire en marqueur de stigmatisation si elle n’entre pas dans des cadres spécifiques.

Depuis toujours, l’esthétisme est un phénomène social très prégnant dans la société, et à plus forte raison chez les femmes, qui attachent une grande importance à leur physique. La dépigmentation volontaire de la peau est un sujet de questionnement très pertinent eu égard des différents enjeux gravitant autour. Elle peut être définie comme étant l’action par laquelle des individus s’appliquent de manière volontaire et consciente des produits éclaircissants, décapants voire blanchissants pour se blanchir ou s’éclaircir la peau. Par ailleurs, c’est un phénomène très complexe de part son histoire, sa pratique et les conséquences de l’acte, mais aussi par rapport aux enjeux qui les relient. Il est important de rappeler que cette pratique est largement diffusée en Afrique subsaharienne mais pas uniquement : l’Inde, la Chine et les Etats-Unis font partie des pays dans lesquels ce phénomène est très présent. Ainsi, ce phénomène est majoritairement féminin, néanmoins marginalement constaté et présent chez les hommes.

De la découverte des effets éclaircissants à l’expansion Outre Atlantique des produits par la commercialisation

En effet, les produits “dépigmentants“ peuvent être pharmaceutiques (des produits détournés de leur utilisation première), industrialisés (des produits fabriqués pour la dépigmentation mais qui sont pour la plupart exportés, ne respectant pas forcément les normes sanitaires françaises) ou artisanaux (des produits fabriqués par des personnes lambdas sans professionnalisation quelconque). Un élément formel est apparu, celui de la dénomination des produits très explicite. Peu importe l’origine des produits, un champ lexical est prédominant, c’est celui de la blancheur et de la clarté : des mots qui sont le plus souvent en anglais. On a donc souvent « light » ou « white » dans les noms des produits, renvoyant souvent à une idéalisation de la clarté, de l’éclat, d’une luminosité et d’une radiance de la peau. Autant de qualités recherchées par les adeptes de la pratique. Cette explicité des noms des produits crée chez les individus une confusion, voire une association entre la beauté et la clarté. Ces appellations très suggestives sont utilisées bien sûr pour créer une représentation très orientée des critères de la beauté chez les individus.

La dépigmentation volontaire de la peau a débuté aux Etats-Unis dans les années 50. Les propriétés des agents éclaircissants de l’hydroquinone et du dermocorticoïde ont été découverts dans une usine de caoutchouc. En effet, des travailleurs noirs se sont rendu compte qu’au contact de ces matériaux, ils subissent un éclaircissement des parties non couvertes de leur corps. Cette découverte va se développer et se propager aux Etats-Unis mais surtout en Afrique du Sud pour élargir tout un marché lié aux produits dépigmentants.

La pratique s’est propagée en Afrique Subsaharienne à partir des années 1980. Depuis cette période, des ressources ont été mises à disposition pour produire des matériaux peu onéreux et d’une forte accessibilité. Un scandale qui a fait éclater l’affaire de la dépigmentation au grand jour dans un quartier Nord de Paris en 1997. Un réseau de transport de produits illégaux a été démantelé par les autorités françaises, conduisant à une campagne de prise de conscience sur la dangerosité de l’usage de ces produits, de plus en plus accessibles. Durant cette période aucune étude n’avait été réalisée afin d’évaluer la dangerosité de ces produits mais aussi leurs effets secondaires et notamment sur l’organisme de leurs consommateurs. Au fil du temps, il devenait évident que les matériaux qui les composaient étaient nocifs, ce qui a poussé les différents organismes de santé de chaque pays à interdire la fabrication de produits dépigmentants à un certain seuil de pourcentage d’hydroquinone et de dermocorticoïde.

La dépigmentation volontaire de la peau est une réelle problématique de santé publique. C’est notamment pour cette raison que depuis 2009 des campagnes de prévention contre les risques liés à cette pratique ont été mises en place par plusieurs agences sanitaires en France. Cette conscientisation des risques a permis à l’agence française de sécurité sanitaire des produits de santé et à la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes de prévenir les utilisateurs des produits dépigmentants contre les risques de leur consommation. Dorénavant une vérification sur la composition des produits présents sur le marché en France est de rigueur. Les professionnels de santé sont sensibilisés sur la marche à suivre lorsqu’ils doivent traiter des patients qui consomment ces produits.

Les conséquences sanitaires: un moindre mal face aux risques de la dévalorisation sociale

Selon les dermatologues, les complications physiques sont nombreuses il peut s’agir d’acné aiguë, des vergetures, des mycoses ou même une dyschromie (correspondant à une pigmentation abusive ou moindre). Les principaux dangers sont d’ordres cutanés donc dermatologiques. A noter qu’il est quasiment impossible de retrouver sa teinte de peau d’origine. Que ce soit dans le processus de dépigmentation ou même dans le cas d’un arrêt, les conséquences sont importantes. Etant donné que ces produits abîment considérablement la peau en détruisant l’épiderme, les complications peuvent être aussi de l’ordre de l’hyperpigmentation, des démangeaisons, des rougeurs, des bactéries cutanées, de l’eczéma ou d’un vieillissement de la peau. On constate un affaiblissement de la peau et de son épiderme, provoquant parfois des infections : la peau devient vulnérable face aux bactéries et aux virus.

Ainsi, les conséquences de cette pratique au niveau médical sont nombreuses, certains professionnels de santé estimant que ces personnes risqueraient des problèmes organiques ou systémiques comme de l’hypertension, du diabète, voire des problèmes cardiaques. Certains produits appliqués ne sont même pas destinés à être appliqués sur la peau, ce qui accentue la dangerosité de cette pratique.

Au -delà des risques sanitaires de la dépigmentation volontaire de la peau, les risques sociaux sont omniprésents notamment dans une société actuelle rythmée par les systèmes de valeurs et les systèmes symboliques, construisant les relations sociales. Concernant les personnes originaires d’Afrique subsaharienne, leur historicité a occasionné un enchevêtrement des facteurs économiques et des facteurs « raciaux » dans la structuration de la société, dont les traces sont présentes jusqu’à l’heure actuelle.

La dévalorisation sociale de la peau noire peut être considérée comme un argument dans la justification de la pratique. Cette dévalorisation sociale des personnes racisées contient plusieurs aspects. Tout d’abord, elle s’inscrit dans une admiration éprouvée à l’égard des personnes qui auparavant ont été les colonisateurs et qui ont par leurs agissements transmis un système de pensée selon lequel les Africains subsahariens seraient en marge de leur évolution. Cette dévalorisation sociale est bien entendu morale mais aussi physique. Créant donc un complexe d’infériorité qui vise à imiter “l’homme blanc“.

Ce système ne prend pas en compte uniquement la couleur de la peau mais aussi la texture des cheveux ainsi que les traits du visage. L’importance du physique dans la construction et dans le maintien des relations sociales est un phénomène incontestable. C’est un système de valeurs qui s’appuie sur le colorisme, qui fait un rapprochement symbolique entre le degré de mélanine et sa position sociale.

 

Les médias comme vecteurs de sensibilisation et d’accompagnement des personnes concernées

Les médias ont un rôle important à jouer en matière de diffusion, alors que certains intellectuels estiment que leur rôle ne devrait pas se limiter à la diffusion de l’information. En effet, ils participent à l’éducation et à la socialisation des individus que ce soit de manière consciente ou inconsciente ; Ils auraient cependant une forte influence sur le phénomène de la pratique de la dépigmentation volontaire de la peau, notamment à travers une assimilation profonde entre la couleur de peau claire et la beauté.

Ainsi, les personnes qui veulent se sentir belles vont estimer que le seul moyen pour y parvenir est bien sûr d’utiliser les produits dépigmentants. Les médias et notamment les publicités contribuent à la propagation de préjugés de couleur. Il y a ainsi une revendication d’un pouvoir esthétique des produits, mais ils briguent un modèle idéal de couleur de peau et tous devraient être enclin à l’atteindre. Par ailleurs, les publicités n’ont pas forcément d’effets directs sur la pratique mais sont symptomatiques des représentations sociales.

Enfin, la dépigmentation volontaire de la peau peut être considérée comme un phénomène de mode, car il est arbitraire, contingent et subjectif et vient apporter une considération esthétique aux éléments du quotidien de la société. La caractéristique importante du phénomène de mode est de promouvoir l’identification d’un groupe socialement valorisé et favorisé. Il y a aussi la volonté de s’assimiler à certaines valeurs comme la modernité, l’urbanité et enfin la féminité.

Par conséquent, les médias et les figures représentatives de la beauté sont vecteurs d’émission des phénomènes de mode. L’action de dépigmentation des Noirs répond a priori à des processus de recherche de positionnement social. Les phénomènes de mode traduisent ainsi des représentations sociales, des objets valorisés dont les groupes s’empressent d’adopter pour mettre en avant une catégorie sociale en particulier. La mode passe majoritairement par la beauté qui est bien évidemment une construction sociale dont les individus apportent des éléments qui l’incarnent.

En définitive, la dépigmentation volontaire de la peau apparaît comme une pratique réalisée autour de logiques sociales spécifiques. À première vue, le phénomène se révèle être une mode, mais aussi un moyen d’assimilation à un groupe considéré comme dominant. Les critères de beauté occidentale sont très valorisés dans certaines sociétés, poussant donc de manière consciente ou non, les femmes, à adopter des comportements qui peuvent plus ou moins s’avérer être dangereux pour leur santé. Les personnes qui la pratiquent peuvent être perçues comme déviantes, n’entrant   pas dans les normes sociales prédéfinies par la société.

Néanmoins, ces personnes tentent a priori de dissimuler un stigmate qu’elles estiment préjudiciable : leur couleur de peau. La société est empreinte des rapports de forces, des rapports de domination, constitués par des systèmes de hiérarchisation des individus avec des formes de valorisations et de dévalorisations appuyées par diverses légitimations. Tout comme le défrisage des cheveux, ce sont des phénomènes qui sont construits sur les mêmes fondements : répondre à des canons de beauté occidentaux. La beauté et le physique même s’ils sont subjectifs, ils sont au cœur de la création ou du maintien de relations sociales.

Anaïda CHADHOULI BACAR

Doctorante en Sociologie

à l’Université de Rennes